logo Blog50.com
Blog 50 est un service gratuit offert par Notre Temps

13/11/2006

Le Dernier des Quatre...

Putain d' Adèle...!

  

Quelles images me reviennent de lui ?

 A la batteuse bien sûr !

 C’était le plus petit des costauds, mais c’était un vrai costaud !

 Un torse, des épaules et des bras musculeux impressionnants !

 C’est le seul que j’ai vu rivaliser avec mon père pour se charger tout seul sur l’épaule une « bauge » de cent vingt kilos de blé…

Le matin seulement, car en fin d’après-midi, la fatigue, et les nombreux canons de bon, du frais, émoussaient sérieusement ses forces au Marcel !

 Il s’appelait Marcel, mais tout le monde l’appelait Banane.

 Il y avait le pré à Banane, la maison de Banane, le jardin de Banane, et plus encore, la cave à Banane.

Il fut une référence dans le village.

 Un plus aussi, car comme il existe des plus grands, des plus gros, des plus petits et des plus riches, Banane fut sans conteste le plus feignant des habitants du village !

 Du moins après la mort de ses parents.

 Parents que j’ai connus, et enterrés tous les deux, le père d’abord, parti « du cœur », et la mère, décédée un an après, de chagrin dit-on, sans doute aggravé par une méchante tumeur, de ces tumeurs que les femmes cachaient à tout le monde à cette époque.

 Assez peu courageux du temps de ses parents, Marcel changea totalement de rythme, quand il se retrouva seul.

 Il devint de plus en plus dur de lui demander quoi que ce soit, et comme c’est à cette époque que disparut la batteuse, remplacée par la moissonneuse-batteuse, Banane put ménager ses forces…

 Il continua quelques temps à faire marcher la ferme. Mais c’est souvent que la voisine allait soigner les vaches qui le soir beuglaient la faim !

 Banane était parti en goguette, à Clermont ou ailleurs.

 Avec son pardessus trois-quarts en cuir, je n’en ai jamais vu d’aussi beau, bien habillé, il partait le samedi, et ne revenait souvent que le lundi.

 Tout jeune, déjà, il fut l’enfant gâté de ses parents, mi-fermiers, mi-cabaretiers, dont on disait qu’ils étaient riches comme Crésus.

 Riches, j’ignore, mais radins, là, oui ! J’atteste !

 C’est avec amusement que je leur tendais le plateau de la quête, le dimanche à la messe.

 Le père avait une technique particulière, il plongeait les doigts joints au milieu des piécettes, laissant croire, au bruit, qu’il donnait quelque chose.

 La mère, elle, elle donnait quelque chose, soit un bouton, soit de ces pièces percées dont on se servait pour faire des rondelles.

 Banane, hormis pour Pâques ou Noël, n’embarrassait guère les bancs de l’église.

 Il participait cependant à la tournée des caves de l’après messe, traditionnel rendez-vous des hommes du village.

 A la sortie de l’office, vers dix heures et demie, les femmes rentraient chez elles pour préparer le repas, et les hommes, par petits groupes, montaient aux caves pour boire du vin blanc, du bon, du frais !

 Banane accrochait un des wagons qui passaient obligatoirement devant chez lui, le chemin des caves passait devant « chez Banane », et participait activement à la cérémonie.

 Très vite, les vignes coururent dans la forêt, et l’ivraie n’eut guère de peine à se mêler au bon grain, dans les champs de Banane.

 Les vaches partirent chez le boucher, et les terres furent pour une part louées à d’autres paysans plus « gros », puis tout fut vendu, sauf la maison, et partagé entre lui et sa sœur, la Nénette, mariée à Aubusson.

 Il vécut ainsi longtemps, sur le pécule amassé par les parents d’abord, puis sur la vente des biens.

 Un bout de jardin aussi, mais même là, c’était trop lui en demander.

 A un point tel, que les pommes de terres de semence données par la voisine terminèrent dans la marmite, ce qui leur évita de se salir en terre !

 Quelques poules qui allaient grappiller leur pitance chez les voisins, et le seul cochon maigre de toute l’Auvergne !

 Alors qu’achetés en juin, les gorets étaient tués en Décembre à plus de cent vingt kilos, le cochon de Banane avait bien du mal à atteindre les quatre vingt kilos en mars Avril !

 Il réparait les vélos et les mobylettes, plus tard.

Puis vint la retraite.

 Ce fut sa fin !

medium_ivrogne.4.jpg

 Il resta claquemuré chez lui, vivant de pain et de sardines, le tout arrosé au rouge à étoiles et au Martini. Il s’installa au milieu de la pièce qui fut jadis la salle de café de ses parents.

Les voisins charitables lui amenaient de la soupe, un plat chaud...

 Il alimentait son fourneau avec des branches d’arbre entières, qu’il faisait reposer sur une chaise, devant le foyer de sa cuisinière.

 La cave, en dessous, lui servit de dépotoir et de fosse d’aisance.

 Il s’enfonça dans une déchéance qui le conduisit à la mort, à demi aveugle.

 Il fut découvert un matin dans l’amas de chiffons qui lui servait de lit.

 Mordu par les rats dirent les pompiers!

 Peut-être ces rats que j’ai vu, qui couraient dans la pièce, quand je lui amenais une bouteille de gaz quelquefois.

 Banane, un des premiers à avoir une voiture au pays, Banane, danseur de tango et de valse, Banane qui jouait très mal de l’accordéon, et qui chantait « Le Maître à bord » d’une voix de stentor, Banane, le costaud au langage imagé, qui émaillait  sa conversation de « fourbi », de « Putain d’adèle ! », de « Bordel du Diable et son train.. », Banane est mort comme un clochard…

 

Putain d’Adèle, quelle tristesse…!

Commentaires

C'est un vrai régal de te lire sur ces histoires anciennes et de leur vécu.J'avais déja vu dans ton épisode :le bon grain est livré qu'il te restait des souvenirs du catéchisme,mais fais bien attention toi qui me parles souvent d'un bon canon bien frais( je connais ça chez le beau-frère,dans sa cave) que le bon vin ne te donne pas l'ivraie..sss.Banane ça devait ête qq.Ah si j'avais une aussi bonne mémoire j'en aurais aussi à raconter. a tantot.

Écrit par : heraime | 13/11/2006

Crabillou il n'y a que toi pour rendre hommage aux personnages légendaires de ton Auvergne.
Tes souvenirs d'enfant de coeur me font rire, moi qui n'ais pas eu la joie d'excercer ce métier...ayant été tres tot un compagnon du "Soviet Suprême", mon enfance n'a pas eu la même saveur que la tienne.

Tient toi fort et à plus.

Jean Claude

Écrit par : Jérémie Ménerlache | 13/11/2006

C'est terrible...ment bien raconté et écrit , mais quelle déchéance! Putain d'Adèle, faut publier Crabillou, ce sont des trésors que tu nous offres là, Framboisine

Écrit par : framboisine | 13/11/2006

Quelle histoire ! terrible et drôlement bien racontée.. comme d'hab... du Zola de chez Crabillou. Bravo. Continue. miche

Écrit par : miche | 13/11/2006

C'est vrai que vous racontez bien la vie de Marcel ; je le sais parce que j'en ai rencontré. A quand la vôtre ?

Écrit par : monique-âne | 14/11/2006

UN VERRE CA VA TROIS VERRES BONJOUR LES DEGAS

Écrit par : ARMELLE | 14/11/2006

Quel talent pour nous faire revivre la vie de ces personnages qui font la France, même si celle-là est triste.
Bravo au raconteur....
Jean-Louis

Écrit par : jean-louis | 14/11/2006

Chapeau Crabillou pour cet art de raconter un fait ..divers et triste...je connais quelqu' un dans mon pays natal du marais qui a cette vie, qui n' est pas encore mort, mais qui finira pareil..Quand on est feignant à ce point là c' est malheureux.
Merci pour cette histoire vécue
Jean-Claude

Écrit par : Jean-Claude | 15/11/2006

Encore l'histoire d'une vie... Marcel, ou plutôt "la banane", on en fait plus de comme ça de nos jours.... et c'est toujours avec plaisir que l'on te lit.
Merci Crabillou!
Besos
Odil

Écrit par : Odil | 17/11/2006

Les commentaires sont fermés.

 
Accueil Blog50 | Créez gratuitement votre blog | Avec notretemps.com | Toute l'info retraite | Internet facile | Vos droits | Votre argent | Loisirs | Famille Maison | Cuisine | Jeux | Services | Boutique